Chapitre V
Huit heures du matin venaient de sonner. Les étoiles vacillaient dans le ciel glacé tandis qu’une clarté d’aurore empourprait l’orient. Au manoir Jamiston, Cassandra et ses hôtes étaient déjà attablés autour du petit déjeuner ; l’excitation avait largement écourté leur sommeil.
Plongée dans une imposante Histoire de l’alchimie, Megan se contentait de picorer quelques miettes de toasts sans jamais lever la tête de son livre. Les recherches dans la bibliothèque de Cassandra s’étant avérées fructueuses, elle était revenue au salon les bras chargés de lourds volumes dans lesquels elle s’était aussitôt immergée. Mais bien qu’elle ait passé des heures à compulser fébrilement les ouvrages dans l’espoir d’y découvrir des indices, nulle part n’était mentionnée l’existence du Soleil d’or ou des Triangles d’argent.
— Je ne trouve rien, soupira-t-elle, découragée, en reposant le livre sur la table. Pas la moindre allusion susceptible de nous aider…
Cassandra regretta que Julian ne soit pas encore arrivé ; l’érudition de Lord Ashcroft était si colossale qu’il aurait certainement pu leur en apprendre davantage.
— Vous avez dit hier soir vouloir poursuivre la quête de votre père, lança Andrew à Nicholas d’un ton un peu crispé. Comment comptez-vous vous y prendre, avez-vous des pistes ?
— Mon père indiquait dans sa lettre qu’une fois à Londres « dolem » me guiderait. Par malheur, je ne sais ce qu’il entendait par là car j’ignore absolument ce que peut être un « dolem », et, comme je vous l’ai déjà dit, la missive ne brillait pas par sa clarté.
— Un « dolem » ? répéta Cassandra, perplexe. Ne serait-ce pas plutôt « golem » ?
Nicholas secoua la tête.
— Non, il avait écrit « dolem », j’en suis certain.
— Pas « dolem », clama soudain Megan, les yeux étincelants, mais Dolem, avec une majuscule !
— Dolem serait donc une personne ? fit Nicholas, surpris que l’information vienne de cette adolescente échevelée.
— Exactement, c’est une célèbre voyante ! jubila la jeune fille triomphante.
— Et comment sais-tu cela ? s’enquit Andrew, stupéfait.
— Par Grace.
— Qui donc ?
— Grace Kent, cette fille stupide que tu me forces à fréquenter sous prétexte que son frère ferait un excellent parti pour moi !
— Oh, je situe mieux, oui.
— Grace est férue d’occultisme, elle adore faire tourner les tables et parler avec les morts. Ou du moins essaye-t-elle de parler avec les morts. Je ne pense pas qu’elle y soit jamais réellement parvenue.
— Mon Dieu, l’interrompit son frère d’un ton choqué, tu ne m’avais jamais raconté cela !
— Grace admire beaucoup Dolem, poursuivit Megan sans s’émouvoir. Elle m’a dit que c’était une voyante de renom, consultée par des gens très haut placés, des hommes politiques surtout. Il paraît que ses pouvoirs sont fascinants.
— Et c’est cette femme qui est censée nous apporter son appui, observa Nicholas, songeur.
— Une voyante pour nous guider, marmonna Andrew d’un air sceptique. Et pourquoi pas un lapin blanc ? Allons, cette affaire ne tient pas debout, soyez raisonnables.
Nicholas se leva brusquement et repoussa sa chaise d’un mouvement sec.
— Ce ne peut être sans raison que mon père nous oriente vers elle. Le mieux serait de lui rendre visite au plus tôt. Trouver son adresse ne devrait pas être difficile.
Cassandra acquiesça, impressionnée malgré elle par l’assurance de Ferguson.
— Vous avez raison, d’autant que c’est notre seule piste pour le moment. Suivons-la, et voyons où elle nous mène. Le danger est tel qu’il faut nous presser.
*
Au début de l’après-midi, Cassandra, Nicholas et Andrew se retrouvèrent devant la résidence de Dolem à Berkeley Square. Ainsi que l’avait prévu Nicholas, obtenir son adresse ne s’était pas révélé ardu. Bien que Megan, dévorée de curiosité, ait exprimé le vif désir de les accompagner, son frère avait jugé préférable de la laisser dans la mesure du possible en dehors d’une affaire qui pouvait s’avérer risquée. Pour sa part, Andrew considérait toujours cette quête comme pure folie, mais il serait mort plutôt que de laisser Cassandra seule avec cet intrigant de Nicholas Ferguson. Pour pouvoir les accompagner, il avait même annulé des consultations, ce qui ne lui était encore jamais arrivé.
La demeure de Dolem était une imposante bâtisse de trois étages, dotée d’une austère façade géorgienne. Un carrosse aux armoiries figurant deux léopards d’argent sur un fond bleu roi stationnait pour l’heure devant l’entrée. Au moment où Cassandra, Nicholas et Andrew arrivèrent, un homme distingué au profil d’aigle sortit de la résidence, canne à la main, et monta dans la voiture, qui s’ébranla lentement après que le cocher juché sur une housse éclatante ait fait usage de son fouet sur la croupe des chevaux.
— Les armoiries de Lord Faire, commenta pensivement Cassandra.
— Le ministre des Affaires étrangères ? demanda Andrew, médusé, lorsque le carrosse eut disparu au coin de la rue dans un nuage de poussière.
Cassandra hocha la tête.
— À ce qu’il semble, cette Dolem a de belles fréquentations. Sa réputation n’est pas usurpée.
Suivie des deux hommes, Cassandra s’approcha de la porte et martela le heurtoir d’un chapelet de coups. Presque aussitôt, une grande femme décharnée au teint blafard et aux cheveux courts et hirsutes leur ouvrit.
— Ma maîtresse vous attend dans la Salle des Oracles, annonça-t-elle sans préambule d’une voix caverneuse paraissant venir d’outre-tombe.
Cassandra et ses compagnons échangèrent un coup d’œil déconcerté, puis suivirent la domestique.
Sans souffler mot, la femme s’engagea dans un vaste hall au sol marbré de dalles noires et blanches qui sentait la pierre humide, traînant dans son sillage les visiteurs en proie à une appréhension grandissante. Seules quelques veilleuses en moelle de jonc éclairaient faiblement les lieux. Il n’y avait pas de feu, et par cette journée de novembre, le hall était plus froid qu’un caveau. Transis, ils resserrèrent leurs manteaux à pèlerine autour de leurs corps.
— Mon Dieu, cette femme ressemble à un spectre, souffla Andrew qui ne plaisantait qu’à demi.
Cassandra ébaucha un sourire tout en lui faisant signe de se taire. Nicholas, lui, avançait prudemment, une main dans la poche de son manteau.
Leur guide les conduisit tout le long d’un sombre et interminable couloir semé de portes lambrissées et dont le carrelage se parait d’un curieux motif labyrinthique. Elle s’arrêta enfin devant la porte du fond, près de laquelle une commode assez vaste pour contenir un cadavre semblait monter la garde.
— Vous pouvez entrer, marmonna-t-elle, affichant un air sinistre qui, allié à l’ambiance crépusculaire des lieux, les fit frissonner.
La servante disparut aussitôt ces mots prononcés.
Un instant, ils hésitèrent devant la porte close, se demandant, vaguement inquiets, ce qu’ils allaient trouver derrière. Une étrange atmosphère régnait dans cette maison. Quelque chose d’indéfinissable, et pourtant de presque palpable. Comme s’ils avaient basculé dans un autre monde en franchissant le seuil de la résidence.
Cassandra se décida à pousser le battant de la porte. Retenant leur souffle, ils pénétrèrent à pas feutrés dans une salle obscure saturée de chaleur et de parfums douceâtres. D’épais rideaux de velours masquaient entièrement les trois murs qui leur faisaient face, ne laissant filtrer de l’extérieur aucun rayon de lumière. Disposés en cercle à même le plancher, dix cierges de cire noire se consumaient en dégageant une odeur de myrrhe. Lorsqu’au bout de quelques secondes leurs yeux se furent habitués à la pénombre qui enveloppait les lieux, ils distinguèrent deux fauteuils placés en vis-à-vis au centre du cercle formé par les flammèches tremblotantes.
Sur l’un des sièges se devinait une frêle silhouette, pâle lueur fantomatique noyée dans les ténèbres de la pièce. Comme si elle avait répondu à un appel muet de sa maîtresse, la femme spectrale réapparut soudain derrière Cassandra et ses compagnons, les faisant sursauter, et tira d’un coup sec sur un cordon situé près de la porte avant de se retirer à nouveau silencieusement. Les rideaux coulissèrent sans bruit. Le spectacle qui s’offrit alors aux jeunes gens leur coupa littéralement le souffle. En lieu et place des murs s’élevaient du sol au plafond d’immenses vitraux qui enfermaient la pièce dans un kaléidoscope de couleurs vibrantes. À travers les milliers de verres colorés, la clarté du soleil venue du dehors éclaboussait la pièce de flaques lumineuses dont les teintes mouvantes irradiaient d’une beauté fragile et mystérieuse, propre à ravir l’œil et le cœur de l’homme le plus fruste.
Et cependant, Cassandra, Nicholas et Andrew ne s’attardèrent pas sur la magnificence des vitraux. Leur attention fut irrésistiblement attirée par une vision plus fascinante encore : illuminée par la lumière extérieure, Dolem venait enfin de se révéler au regard de ses visiteurs. Et en vérité, la pièce semblait avoir été conçue dans le but de lui servir d’écrin.
Des cheveux d’un blond très pâle et incroyablement longs, une peau diaphane, des yeux d’un bleu clair presque transparent, semblables à ceux d’une aveugle, voilà ce qui frappait de prime abord chez elle. Vêtue d’une splendide robe de fine dentelle noire, leur hôtesse était une femme d’allure juvénile dont il paraissait toutefois difficile de déterminer l’âge exact. Parfaitement immobile, les bras posés sur les accoudoirs de son fauteuil, elle ressemblait de façon frappante à une poupée de porcelaine conçue à taille humaine. Dolem incarnait de fait l’étrangeté dans toute sa splendeur.
Elle avait relevé la tête à l’entrée de Cassandra et des deux hommes, et son regard lunaire était à présent posé sur eux. Sa curieuse fixité les mit mal à l’aise, sensation accrue par l’épais silence qui s’était abattu sur la salle.
Dolem brisa le mutisme ambiant d’une voix à la profondeur inhabituelle mais non dénuée de musicalité.
— J’attendais votre visite, dit-elle simplement.
Cassandra s’empressa de poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis son arrivée :
— Comment avez-vous su ?
— J’ai rêvé de votre venue. Les rêves prémonitoires sont une de mes spécialités, ajouta Dolem, l’air lointain.
Perdue dans ses pensées, elle caressa d’un geste machinal le pendentif qui brillait sur sa poitrine, une étoile à six branches en argent sertie de rubis pareils à des larmes de sang. Le trio l’observait, incertain, sans oser rompre le silence.
— Mais approchez, je vous en prie, et présentez-vous, reprit Dolem, sortant de sa torpeur. Mes songes, bien que précis, ne m’ont pas révélé vos noms.
— Je suis Cassandra Jamiston. Et voici Andrew Ward et Nicholas Ferguson. Nous espérons que vous pourrez nous renseigner sur un objet baptisé « Soleil d’or ».
Cassandra avait décidé de jouer franc-jeu en dévoilant d’emblée le but de leur visite.
Une soudaine lueur d’intérêt éclaira les prunelles de Dolem qui se pencha légèrement en avant et joignit les doigts à hauteur de son menton.
— Beaucoup de monde semble s’y intéresser en ce moment, dit-elle en examinant ses visiteurs avec attention. Pas plus tard qu’hier, un journaliste s’est présenté ici et m’a interrogé à ce sujet.
Cassandra et ses compagnons se regardèrent, étonnés. Faisait-il partie du groupe qui avait fomenté l’assassinat de Thomas Ferguson ?
— Vous a-t-il donné son nom ?
— Il s’appelait Jeremy Shaw.
— Pour quel journal travaillait-il ?
— Il ne me l’a pas précisé, répondit la voyante avec indifférence. Je ne sais rien de cet homme, sinon qu’il venait me voir pour la même raison que vous.
Dolem fit une pause, puis demanda d’un ton abrupt :
— Que savez-vous du Soleil d’or ?
— Presque rien à dire vrai, reconnut Cassandra. Nous supposons seulement qu’il a été conçu par une personne versée dans l’alchimie…
À cet instant, Cassandra se demanda s’il serait prudent d’en révéler davantage à cette femme mystérieuse.
— J’ai rêvé que vous m’en disiez plus, Miss Jamiston, l’encouragea Dolem comme si elle avait lu dans ses pensées. Que vous me parliez par exemple des quatre Triangles d’argent symbolisant les quatre éléments et destinés à s’emboîter dans le Soleil d’or. Mais peut-être attendez-vous pour ce faire l’aval de vos amis…
Cassandra hésita une seconde et jeta un regard interrogateur à Nicholas qui l’encouragea d’un hochement de tête. Il ne faisait plus de doute désormais que la femme qui se tenait devant eux était bien la personne désignée par Thomas Ferguson dans son ultime message pour les guider.
— Le Soleil d’or et deux de ces Triangles sont en notre possession, déclara Cassandra à voix basse, guettant la réaction de Dolem.
Les yeux animés d’une étrange flamme, celle-ci se pencha brusquement en avant, les muscles tendus sous l’étoffe de sa robe, ses mains pâles crispées sur les accoudoirs de son fauteuil.
— Montrez-les-moi ! ordonna-t-elle.
Ils échangèrent de nouveau un coup d’œil indécis. Aucun d’eux n’esquissa le moindre mouvement.
— Vous n’obtiendrez pas mon aide sans m’offrir quelque chose en retour, menaça Dolem, une expression intraitable sur le visage.
Se sentant acculé, Nicholas obtempéra de mauvaise grâce.
— Par mesure de prudence, nous n’avons emmené qu’un Triangle avec nous, dit-il en portant la main à la poche de son manteau. Le reste est en lieu sûr.
Il s’approcha de la voyante et lui tendit le Triangle de l’Air. D’un geste avide, Dolem s’en empara et entreprit de le caresser amoureusement devant ses visiteurs interloqués.
— J’ai si longtemps rêvé de ce moment…, chuchota-t-elle, en proie à une sauvage émotion. J’avais presque perdu l’espoir…
Elle tremblait violemment, et ses yeux clairs paraissaient briller de larmes contenues. Plongés dans l’embarras, Cassandra et ses compagnons ne savaient comment réagir. Les réflexes professionnels d’Andrew finirent par prendre le dessus.
— Vous sentez-vous bien ? s’enquit-il avec douceur. Je suis médecin, peut-être devrais-je vous examiner…
Ces simples mots eurent le don de piquer Dolem au vif ; elle recouvra instantanément son sang-froid et gratifia Andrew d’un regard glacial.
— Je vais parfaitement bien, je vous remercie, assena-t-elle d’un ton pointu en tendant le bras pour rendre à Nicholas son Triangle. J’ai juste été surprise ; j’avais déjà entendu parler du Soleil d’or et des Triangles élémentaux, mais je ne pensais pas qu’ils existaient réellement. Pour moi, il ne s’agissait que d’une légende, comme tant d’autres choses…
Guère convaincue par l’explication, Cassandra s’abstint toutefois d’exprimer ses doutes à haute voix.
— Racontez-nous, se contenta-t-elle de demander à Dolem.
Les paupières de la voyante s’abaissèrent et elle parut rassembler ses pensées.
— Tout d’abord, avez-vous entendu parler de Lubomir Straski ? Ou plutôt de Cylenius ?
— Non, répondirent Cassandra et Ferguson d’une même voix (vexé par la rebuffade qu’il venait d’essuyer, Andrew avait pris la résolution de ne plus prononcer un mot jusqu’à la fin de l’entrevue).
— Cela n’a rien de surprenant. Lubomir Straski était un brillant alchimiste, né à Prague en 1275. Il a consacré de longues années à la recherche de la pierre philosophale, qu’il est parvenu à fabriquer pour la première fois vers 1330 ; cependant, rares sont les personnes connaissant son existence car, à la différence d’autres alchimistes réputés tels que Paracelse, Roger Bacon, Albert le Grand ou encore Basile Valentin, il n’a laissé aucune trace écrite de ses travaux.
— Straski avait réussi à fabriquer la pierre philosophale, répéta Nicholas, affichant un scepticisme qui frisait l’insolence. Vous dites cela comme s’il s’agissait de la chose la plus banale du monde.
— C’est pourtant la vérité, assura Dolem, imperturbable. Mais laissez-moi poursuivre. Vous n’êtes pas sans savoir que tout alchimiste qui parvient au terme du Grand Œuvre en obtenant la pierre philosophale prend le titre d’« Adepte » et doit adopter un nouveau nom. Le choix de Lubomir Straski s’est porté sur le pseudonyme de Cylenius, inspiré de Cyllène, montagne du dieu Mercure.
— Pardonnez-moi, intervint Cassandra, mais quel rapport entre le dieu Mercure et l’alchimie ?
Dolem parut consternée par tant d’ignorance.
— L’alchimie, expliqua-t-elle d’un ton sec, est l’application de la philosophie hermétique, qui est la Science par excellence puisqu’elle explique la nature, l’origine et la raison d’être de tout ce qui existe dans l’univers. Or, comme son nom l’indique, elle a été révélée aux hommes par le dieu Hermès, inventeur des sciences et des arts et pendant grec du dieu romain Mercure. C’est pourquoi l’alchimie est souvent appelée « art d’Hermès ». En outre, le mercure est l’élément central du Grand Œuvre, mais aussi le plus difficile à obtenir, ce qui justifie doublement que la philosophie hermétique lui doive son nom…
La voyante soupira à la vue des mines perplexes de ses visiteurs et renonça à dévoiler plus avant les subtilités de la genèse hermétique.
— Pour en revenir à Cylenius, c’était un homme doué d’une immense sagesse, profondément pieux et altruiste. Il utilisa la richesse que lui conférait la pierre philosophale pour faire le bien autour de lui, créant des hôpitaux et des asiles pour les nécessiteux, donnant sans compter aux œuvres de bienfaisance. Il demeurait néanmoins lucide : ayant beaucoup voyagé à travers le monde et ausculté le cœur des individus qu’il croisait au cours de ses périples, il connaissait mieux que quiconque la nature humaine et ne se faisait aucune illusion à son sujet. Cylenius avait douloureusement conscience de la vacuité des hommes ; il savait que très peu d’entre eux seraient dignes de posséder un trésor aussi inestimable que la pierre philosophale et se montreraient assez désintéressés pour l’utiliser à bon escient. Aussi renonça-t-il à partager le résultat de ses recherches avec d’autres. Il garda toujours le silence sur l’origine réelle de sa fortune, mais ce secret fut pour lui une source de grande tristesse, car, comme je l’ai dit, son cœur était bon, et il aurait volontiers offert la pierre philosophale à l’humanité s’il n’avait eu la certitude qu’il en résulterait plus de mal que de bien. Cylenius ne pouvait toutefois se résoudre à ce que le fruit de ses efforts soit définitivement perdu après sa disparition. Étant doté d’un incurable optimisme, il caressait l’espoir qu’un jour, dans plusieurs siècles peut-être, l’humanité deviendrait meilleure, et que naîtrait alors un individu suffisamment intègre et dénué d’égoïsme pour faire bon usage de la pierre et améliorer ainsi le sort de ses semblables.
— Je crains que son vœu ne se réalise jamais, commenta Nicholas avec un cynisme qui surprit Cassandra.
Dolem ébaucha un sourire.
— Quoi qu’il en soit, c’est la raison pour laquelle il dissimula une pierre philosophale dans un endroit connu de lui seul. La cachette fut scellée, et l’unique moyen d’y accéder désormais est de détenir la clé conçue par Cylenius. Comme vous le savez déjà, cette clé se compose d’un disque de métal, le Soleil d’or, et de Triangles disséminés en Europe dans des sanctuaires dédiés aux quatre éléments. Vous m’avez dit tout à l’heure être en possession de deux Triangles, ajouta-t-elle à l’adresse de Cassandra. M. Ferguson m’a montré celui de l’Air, quel est le deuxième ?
— Le Triangle de la Terre.
Dolem hocha la tête.
— Si vous souhaitez mener cette quête à terme, il vous reste donc encore à localiser les sanctuaires de l’Eau et du Feu. Mais même alors, votre tâche ne sera pas terminée, car l’obtention d’un cinquième élément est indispensable pour que la clé soit complète.
— Un cinquième Triangle ? Cela ne cadre pas avec la théorie des quatre éléments, objecta Cassandra, désarçonnée.
— Vous faites erreur, repartit Dolem avec calme. Il n’y avait en effet que quatre éléments à l’origine, mais plus tard, un cinquième fut ajouté, la Quintessence. La Quintessence est l’élément suprême ; elle sert de médiateur entre les corps et incarne la force vivifiante dont ils sont pénétrés. Elle est fondamentale car c’est elle qui doit divulguer le lieu où repose la pierre philosophale.
— Comment la trouver ? s’enquit aussitôt Nicholas, qui faisait montre d’un pragmatisme étonnant face à l’étrangeté de la tâche.
— Il vous faut d’abord réunir les quatre Triangles élémentaux. Il est dit ensuite que la Quintessence se dévoilera d’elle-même à celui qui en est digne. Cette prédiction s’avère, vous en conviendrez, pour le moins énigmatique. Je ne peux malheureusement vous en apprendre davantage ; sur ce sujet, mon ignorance égale la vôtre.
— Qu’est devenu Cylenius ? interrogea soudain Andrew, rompant le silence boudeur dans lequel il s’était enfermé.
À la surprise du trio, Dolem pâlit d’effrayante manière.
— Il connut une mort atroce à Dresde, murmura-t-elle, les lèvres exsangues. Sur ordre du prince-électeur de Saxe, il fut réduit en cendres dans une cage de fer dorée.
Cassandra et Andrew échangèrent un regard horrifié.
— Qu’avait-il fait pour mériter un sort aussi barbare ?
Dolem blêmit encore davantage, si c’était possible.
— Cylenius menait une vie discrète et se tenait autant que possible à l’écart du monde afin de préserver son secret. Malgré les multiples précautions dont il s’entourait, comme de changer fréquemment de nom et de résidence, des rumeurs commencèrent un jour à courir sur son compte, et le bruit finit par se répandre qu’il avait découvert la pierre philosophale. Cette affirmation, qui ne reposait sur aucune preuve tangible, attisa cependant la convoitise du duc de Saxe. Il jeta Cylenius en prison et fit mettre à sac sa demeure. Ses hommes n’y trouvèrent aucune trace de la pierre, mais le duc ne se découragea pas. Durant des mois, il soumit Cylenius à la torture et lui infligea les pires sévices afin de lui extorquer le secret du Grand Œuvre. En vain. De guerre lasse, le duc menaça Cylenius de mort, espérant ainsi l’intimider. Là encore, il échoua ; jusqu’à la fin, Cylenius refusa de parler. Par une cruelle dérision, le duc fixa l’exécution au 22 mars, jour de fête pour les alchimistes puisque c’est l’équinoxe de printemps qui ouvre l’ère des travaux du Grand Œuvre. Ce drame s’est déroulé en 1575…
Son auditoire ne comprit pas immédiatement ce que cette dernière phrase impliquait. Nicholas fut le premier à réagir :
— Mais vous avez dit qu’il était né en…
Dolem, qui avait repris des couleurs, hocha la tête d’un air satisfait, et ses doigts jouèrent de nouveau avec son pendentif.
— Oui, Cylenius venait d’avoir trois cents ans lorsqu’il fut condamné à être brûlé vif.
Un silence médusé accueillit cette déclaration.
— Pourquoi une telle surprise ? s’enquit la voyante d’un ton légèrement moqueur. Vous ne devez pourtant pas ignorer que la pierre philosophale possède deux pouvoirs distincts : à l’état solide, elle permet la transmutation des métaux en or ; mais en la liquéfiant, on obtient l’Élixir de longue vie, qui confère l’immortalité, et du même coup la Panacée, un remède miraculeux qui restaure la force et la santé de l’organisme. Sous cette forme, la pierre vient à bout de tous les maux. Elle guérit en un jour une maladie qui durerait un mois, en douze jours une maladie d’un an, une plus longue en un mois. Elle rend aux vieillards la…
— Sottises ! l’interrompit Andrew avec colère, faisant sursauter Cassandra qui lui lança un coup d’œil stupéfait. Répandre de telles balivernes, faire miroiter des miracles de pacotille, c’est faire injure aux gens malades et à ceux qui souffrent ! Du reste, votre élixir de longue vie ne semble pas très efficace puisqu’il n’a pas empêché Cylenius de mourir !
— L’Élixir prolonge l’existence terrestre, mais une mort accidentelle reste toujours possible, expliqua Dolem d’un ton étonnamment compréhensif. Dans le cas de Cylenius, son corps, bien que rendu plus robuste par la pierre philosophale, ne pouvait résister à la morsure des flammes. Et la pierre n’a pas le pouvoir de ressusciter les morts…
Andrew fronça les sourcils mais n’ajouta rien. Dolem en profita pour revenir au sujet principal de la discussion.
— Où avez-vous obtenu le disque et les Triangles ? s’enquit-elle, et ses visiteurs réalisèrent alors qu’il était étrange qu’elle n’ait pas posé la question plus tôt. Ils relatèrent néanmoins en quelques phrases les recherches de Thomas Ferguson et la façon dont les fragments de la clé étaient arrivés entre leurs mains.
— Dans sa dernière lettre, mon père me guidait vers vous, ce qui explique notre visite d’aujourd’hui, conclut Nicholas.
— Je ne l’ai pourtant jamais rencontré, remarqua Dolem que l’annonce de l’assassinat de Ferguson n’avait guère émue, mais il a dû apprendre d’une manière ou d’une autre que j’avais consacré la majeure partie de mon existence à l’étude de l’alchimie, et que j’étais l’une des rares personnes au monde à m’intéresser à la vie et aux travaux de Cylenius.
Là encore, Cassandra ne put contenir les assauts du scepticisme, et elle éprouva brusquement la certitude que la voyante ne leur disait pas toute la vérité. Toutefois, elle garda ses soupçons pour elle.
— Vous en parlez en effet avec beaucoup de chaleur, commenta-t-elle simplement, presque comme si vous l’aviez connu.
En réponse, Dolem se contenta de lui adresser un sourire sibyllin.
— Auriez-vous une idée de l’endroit où pourraient se trouver les sanctuaires de l’Eau et du Feu ? s’informa Nicholas qui ne perdait pas une seconde de vue la raison de leur présence à Berkeley Square.
— Pas la moindre. Je vous ai dit tout ce que je savais sur Cylenius.
— Aucune indication susceptible de nous venir en aide ? insista Nicholas, l’air frustré.
— Non, absolument aucune, répéta Dolem d’un ton ferme. Je peux cependant vous instruire sur les fondements de l’alchimie, ses théories et ses symboles, ce qui ne manquera pas de vous être utile par la suite.
Sans prendre garde à l’expression désappointée de ses visiteurs, elle débuta son exposé d’une voix solennelle :
— L’alchimie constitue la plus grande énigme ésotérique du passé. Le nombre exact des opérations du Grand Œuvre, leur nom, les substances et les procédés employés n’ont jamais été clairement dévoilés. De plus, l’alchimie sous-entend un petit nombre d’adeptes car elle ne s’adresse qu’à des initiés : c’est une science traditionnelle qui se transmet oralement, et uniquement de maître à disciple. Cependant, l’enseignement du maître reste parcellaire dans la mesure où il ne divulgue jamais l’intégralité des arcanes du Grand Œuvre à son disciple : celui-ci doit travailler à son tour pour trouver ce qui lui manque. Car pour devenir un Adepte, l’alchimiste n’a pas à découvrir quelque chose de nouveau, mais à retrouver des secrets millénaires qui n’ont jamais varié au cours des siècles.
« La révélation du secret alchimique étant le privilège exclusif de Dieu, la divulgation de l’intégralité des procédés était interdite. Vous n’ignorez pas que les alchimistes étaient très pieux. Ils partageaient leur temps entre l’étude, le travail et la prière, et croyaient qu’en trahissant le secret ils s’exposeraient au châtiment divin. Cet interdit permettait de ne pas laisser la connaissance profanée par des ignorants dont le seul but était l’or vulgaire. D’où la devise fondamentale du Grand Œuvre : « Dire peu, faire beaucoup, taire toujours ».
D’un geste ample et gracieux du bras, Dolem désigna les vitraux saturés de lumière qui l’entouraient.
— Par conséquent, la divulgation de la doctrine alchimique était permise exclusivement sous le voile de paraboles, d’allégories, de symboles ou de métaphores que l’enseignement d’un maître permettait seul de déchiffrer. Le symbolisme constitue la pierre angulaire de l’alchimie, et c’est ce qu’illustrent ces vitraux.
D’un ongle laqué de noir, elle désigna sur la gauche de ses visiteurs le vitrail qui se trouvait le plus proche de la porte. Identique à celui gravé sur le Soleil d’or, un gigantesque ouroboros dessinait un cercle parfait sur le verre coloré.
— À la base de la théorie alchimique, on trouve une grande loi : l’Unité de la Matière…
— Nous savons cela, intervint Cassandra, pas mécontente d’avoir enfin l’occasion de démontrer qu’elle n’était pas complètement inculte sur le sujet. L’alchimiste ne crée rien : il se contente de modifier la Materia prima en en changeant la forme. Rien ne meurt dans le monde, rien ne disparaît ; simplement, les choses se transforment. L’Ouroboros symbolise cette évolution qui renaît sans cesse de sa propre destruction, en un mouvement sans fin.
Dolem condescendit à émettre un compliment.
— Excellent. Je commençais à désespérer… (Froissée, Cassandra pinça les lèvres.) Le serpent qui se mord la queue est en effet le symbole à la fois de l’unité cosmique et de l’Œuvre, qui n’a ni commencement ni fin. Il évoque l’infini et l’éternité, et sa forme circulaire est l’expression géométrique de l’unité, de l’équilibre, de l’harmonie, bref, de la perfection. L’Ouroboros est le hiéroglyphe d’union absolue, d’indissolubilité des quatre éléments et des principes ramenés à l’unité dans la pierre philosophale. Je présume que vous avez entendu parler du rôle primordial des deux principes et des quatre cléments dans le travail alchimique ? ajouta-t-elle en montrant les deux vitraux adjacents à l’Ouroboros.
Sur le premier, un ange immense foulait la terre d’un pied et la mer de l’autre. De la main droite, il brandissait une torche enflammée, tandis que la gauche comprimait une outre gonflée d’air.
— Le quaternaire des éléments premiers, commenta Dolem d’un ton professoral.
— Nous avions deviné, merci ! riposta Nicholas avec agacement.
Un caducée surmonté d’une étoile à six branches figurait au centre du second vitrail.
— Le caducée, l’emblème du dieu Hermès, enchaîna la voyante sans se départir de son air sentencieux. Les deux serpents entrelacés, dont l’un possède des ailes, désignent le Mercure et le Soufre, les deux entités fondamentales de l’opus alchimique, la volatilité et la fixité de la matière qui doivent se combattre et s’unir pour produire la pierre philosophale. Des questions ? ajouta-t-elle avec un petit sourire persifleur.
Nicholas serra les poings et fit un pas en avant.
— Cessez de nous prendre de haut ! Nous ne sommes plus des enfants, que diable !
— Certes pas, convint Dolem, mais comment espérez-vous mener à bien votre quête si vous ne possédez même pas les connaissances alchimiques de base ?
Ses visiteurs demeurèrent silencieux ; elle poursuivit donc :
— Abordons à présent la partie la plus intéressante de l’exposé : le moyen par lequel est fabriquée la pierre philosophale. Pour atteindre ce but ultime, l’alchimiste doit en premier lieu préparer la Matière du Grand Œuvre. Il s’agit de réunir les deux principes antagonistes, le Soufre et le Mercure des philosophes, afin de former un corps nouveau qui donnera ensuite naissance à la pierre. Avant toutefois d’en arriver là, le Soufre et le Mercure doivent être extraits à l’état de pureté absolue du règne métallique, et plus particulièrement de l’or et de l’argent, métaux parfaits symbolisés par le Soleil et la Lune. Le Soufre est tiré de l’or, le Mercure de l’argent. Rien de plus logique : le blé engendre le blé, l’homme engendre l’homme… De même, les métaux ne peuvent être produits que par leur propre semence, et seul l’or peut engendrer l’or.
Dolem pointa du doigt un quatrième vitrail. Un prêtre et deux personnages couronnés se tenaient près d’une fontaine dans laquelle coulait une eau claire, et le trio était surmonté du soleil et de la lune.
— Le Grand Œuvre consiste à rendre possible l’union du Soufre et du Mercure, principes mâle et femelle. C’est le « Mariage philosophique », qui met en scène un roi vêtu de rouge, le Soufre, et une reine habillée de blanc, le Mercure. La fontaine où le couple loyal va se baigner symbolise la nécessité de purifier les métaux avant d’en extraire les principes, l’or par la cémentation ou l’antimoine, l’argent par la coupellation. L’alchimiste dissout ensuite ces deux métaux au moyen du « Vitriol des Sages » pour en extraire le Soufre et le Mercure. La Matière de l’Œuvre est alors enfermée dans un vase dénommé « Œuf philosophique » ; là se réalise l’union charnelle du roi et de la reine. Après ce mariage, la Matière prend le nom de Rebis, c’est-à-dire « une chose double », incarnée par un corps humain à deux têtes, une d’homme, une de femme, ou encore par un hermaphrodite.
L’attention de ses visiteurs fut attirée par un autre vitrail, sur lequel un personnage pourvu de deux têtes semblait les fixer avec insistance de ses quatre yeux.
— Rebis, l’hermaphrodite chimique, à la fois homme et femme, fixe et volatil, Soufre et Mercure, poursuivit Dolem, son pâle regard illuminé d’une lueur ardente. C’est cette matière qui va devenir la pierre philosophale.
— Il n’y a vraiment pas là de quoi s’exciter à ce point, marmonna Andrew entre ses dents.
Dolem fit mine de ne pas l’avoir entendu.
— Le Mariage des opposés a lieu pendant la cuisson de la Matière dans l’Œuf philosophique. De cet Œuf, appelé aussi « chambre nuptiale », doit sortir après incubation la pierre philosophale, l’« Enfant couronné et vêtu de la pourpre royale » dont le roi et la reine sont les parents. Pour cela, l’Œuf philosophique est chauffé selon certaines règles précises dans l’athanor, sorte de fourneau à réverbère. Sitôt le feu allumé, le Grand Œuvre proprement dit commence ; la matière prend alors diverses colorations…
Dolem désigna les vitraux qui tenaient lieu de mur à la droite de ses visiteurs ; les ailes déployées, un corbeau, un cygne et un phénix prenaient leur envol dans un tourbillon de couleurs éclatantes.
— La couleur noire est la première à apparaître : c’est la phase de mort et de putréfaction, qui peut être symbolisée par un corbeau, un cadavre ou encore un squelette…
— Voilà qui est gai, murmura Andrew.
— Puis la pierre devient progressivement blanche, continua Dolem, impassible. C’est l’étape de la résurrection, incarnée par un cygne. Enfin intervient la rubification, symbolisée par l’escarboucle, le phénix ou le jeune roi couronné : en devenant rouge, la pierre accède à la perfection. Le Grand Œuvre est alors achevé…
La voyante pivota sur son siège et les jeunes gens suivirent son regard. Sur le vitrail derrière elle se dressaient deux arbres gigantesques dont les multiples branches s’entrelaçaient et soutenaient deux fruits d’apparence identique. Au-dessus de leurs frondaisons se déroulait une bannière où se lisait en caractères gothiques la phrase « Digna merces labore ».
— « Travail dignement récompensé », traduisit Dolem, comme s’il allait de soi que ses visiteurs ne connaissaient pas un mot de latin. Ce fruit que vous voyez représente la pierre philosophale. Il est double, car on le cueille à la fois sur l’Arbre de Vie et sur l’Arbre de Science, qui figurent respectivement les usages thérapeutiques de la pierre et son pouvoir de transmutation métallique. L’opération consistant à transmuter un métal vil en or porte le nom de « projection » : il suffit en effet de projeter dans un creuset un morceau de la pierre enveloppé de cire sur un métal chauffé, généralement du mercure ordinaire, ou bien fondu, comme le plomb ou l’étain, pour qu’il se transforme en or.
Dolem fit une courte pause avant de conclure :
— Voici ce que je puis vous révéler sur l’alchimie. Je souhaite que ces informations vous soient profitables dans l’avenir.
— Nous vous sommes très reconnaissants de votre aide, répondit Cassandra avec une onctuosité qui ne lui était pas habituelle. Vous possédez sans conteste une parfaite maîtrise du sujet. Puis-je cependant abuser de votre temps en vous posant encore une question ?
— Faites.
— L’alchimie « se transmet oralement, et uniquement de maître à disciple », ce sont vos propres termes. Dans ce cas, qui était votre maître ?
Dolem cilla.
Cassandra fixa intensément la voyante, tentant par ce moyen dérisoire de percer la carapace de mystère dont s’enveloppait cette femme.
— Tout ce que je sais, je l’ai appris par moi-même en étudiant sans relâche durant de nombreuses années, répliqua Dolem avec raideur. La science que j’ai acquise résulte de mes seuls efforts. Du reste, malgré l’étendue de mon savoir théorique, je ne suis jamais parvenue à fabriquer la pierre philosophale, ajouta-t-elle d’une voix vibrante de regrets.
— Vous avez tenté de fabriquer la pierre philosophale ?! s’exclama Andrew, suffoqué que l’on pût consacrer ne fût-ce qu’une heure de sa vie à de telles sornettes.
— Oui, mais j’ai échoué jusqu’à présent car deux points cruciaux ont été gardés secrets par les adeptes : les détails de la préparation de la Matière première de l’Œuvre qui se transcende jusqu’à devenir la pierre, et la connaissance des feux, c’est-à-dire le règlement de la chaleur au sein de l’athanor. Je n’ai pas réussi à venir à bout de ces difficultés, mais cela est sans importance…
D’un mouvement brusque, elle se pencha en avant et darda sur Cassandra un regard trouble qui mit la jeune femme mal à l’aise.
— Ne l’oubliez pas, le Grand Œuvre est la conciliation des contraires : le mâle et la femelle, le fixe et le volatil, le Soleil et la Lune, l’esprit et la matière…, dit-elle à voix basse. Gardez en tête que deux éléments sont indispensables pour obtenir la pierre philosophale… Laissez-moi en outre vous donner un conseil. Sachez que si vous décidez de vous lancer dans cette quête, vous devrez faire montre d’une extrême prudence.
— Est-ce une menace ? demanda Nicholas, aussitôt sur la défensive.
— Non, un simple avertissement. Un tel trésor ne saurait s’acquérir sans sacrifices.
Elle ferma les yeux, se tut un instant, puis murmura, comme en transe :
— Vous, en particulier, Miss Jamiston, vous allez retrouver ce que vous avez perdu, et perdre ce que vous allez trouver. Serez-vous assez forte pour surmonter ces épreuves ?
Cassandra tressaillit à l’énoncé de cette prophétie inattendue.
— Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous.
Le regard polaire de Dolem se posa de nouveau sur elle.
— Ne soyez pas perplexe, vous comprendrez bien assez tôt. Si l’avenir peut être modifié, le destin ne peut être contré. Et maintenant, partez. Revenez me voir cependant si vous progressez dans vos recherches, cette affaire m’intéresse au plus haut point.
— Mais…
— Partez, répéta-t-elle d’un ton impérieux. Je ne puis vous aider davantage.
Ils n’eurent d’autre choix que de prendre congé. Une fois la porte refermée sur ses visiteurs, les lèvres de Dolem s’étirèrent en un sourire énigmatique. Déjà, le combat avait commencé. Mais pour le moment, elle se contenterait de l’observer de loin.
*
— Quelle arrogance ! maugréa Nicholas dès qu’ils se retrouvèrent dans la rue. Cette femme est insupportable.
— Elle est surtout terrifiante, décréta Andrew, et folle à lier si vous voulez mon point de vue de médecin. Quel âge peut-elle avoir ? J’hésite entre quinze et cinquante ans.
Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de Nicholas.
— À côté d’elle, ma chère Cassandra, vous paraissiez presque exubérante.
Plongée dans ses pensées, celle-ci ne répondit pas. Le trouble se lisait sur son visage. Inexplicablement, les paroles de Dolem avaient trouvé en elle un écho profond, et une sensation de malaise s’était emparée de tout son être.
— Je me demande ce qu’elle a voulu dire…, murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour ses compagnons.
Éberlué, Andrew se tourna vers son amie.
— Ne me dis pas que tu as pris les propos de cette femme au sérieux ? Elle divaguait complètement !
— En tout cas, nous y voyons désormais plus clair grâce à elle, intervint Nicholas, qui semblait prendre un malin plaisir à contredire Andrew. Dolem nous a fourni des renseignements précieux, même si je suis persuadé qu’elle en sait beaucoup plus que ce qu’elle nous a révélé.
— C’est certain, approuva Cassandra d’un air absent.
Ce qu’elle avait perdu… De quoi s’agissait-il ? Se pouvait-il que…